Du 25 mai au 1er juin 1918 inclus

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Temps splendide toute la semaine. La santé va en s’améliorant très sensiblement.

Toujours un peu de fièvre : 37°2 le matin, 37°7 le soir. L’appétit laisse encore à désirer (petit régime).

Je commence à me promener dehors et sur la plage quelques heures seulement par jour. Je suis très faible. Cet après-midi 1er juin, je passe à la radiographie ainsi que trois autres malades de la chambre. Nous allons au grand hôtel (hôpital 44) pour passer à l’appareil. D’après les termes de médecine on n’y comprend absolument rien. Mais en outre, il n’y a rien d’anormal à l’intérieur de ma poitrine. Encore quelques jours de bons soins et je serai guéri.

Chaque soir les avions ennemis viennent survoler Abbeville et les parages. Quelques bombes sont tombées  près d’un champ d’aviation situé à un kilomètre cinq cents du village sans toutefois causer de dommages.

D’après les journaux, l’offensive allemande  continue avec violence et acharnement sur le secteur y compris entre Soissons et Reims. Soissons est tombée mais Reims tient encore. Le centre progresse lentement vers le sud. En certains endroits ils se seraient approchés de la Marne. La situation est vraiment des plus critiques à l’heure actuelle mais nous faisons confiance à la direction de notre généralissime. Attendons toujours, les nouvelles peuvent devenir meilleures par la suite.

Sur le front de Picardie aucune action mais des actions locales autour d’Ypres et Kemmel. Les permissions de détente sont à nouveau suspendues. Je pense toujours avoir ma petite convalo de dix jours en sortant d’ici.

Vendredi 24 mai

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Nous devons être bien près de la mer car le vent souffle terriblement. Nous sommes cinquante environ dans la salle couchés sur de bons petits lits métalliques flexibles avec une table de nuit et dessus cruche, tasse et crachoir.

Nos effets de drap et linge de corps sont ramassés individuellement par des demoiselles. Un paquet est fait et étiqueté. La visite a lieu vers 10h par un major à trois galons, figure très sympathique.Tout le monde est consulté sérieusement.

Ma bronchite qui n’était que bilatérale est devenue généralisée et congestive. Il me met au petit régime : vin.

Nous mangeons tous au réfectoire toujours servis par des dames ou demoiselles. Nous avons touché la tenue d’hôpital : pantalon et vareuse de coutil, pantoufles avec semelles de cordes.

Quand le beau temps le permet nous pouvons sortir sur la plage. Ici, c’est l’opposé de celle de Dieppe : au lieu de galets, rien que du sable.

Les médicaments ne sont pris que l’après-midi. Une seule visite par jour. Nous mangeons fort bien : veau, poisson, épinards, pommes de terre, nouilles ou macaronis etc. le vent s’apaise dans la soirée. Fera-t-il beau demain ?

Jeudi 23 mai

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Désigné hier pour être évacué plus loin, je me lève aujourd’hui avec peine et retape mon lit. A 8h nous montons dans les autos qui nous attendaient dans la cour et en route vers la gare d’Abbeville. Nous arrivons vers 10h dans un local avoisinant la gare. Nous attendons là un certain temps et ensuite on procède au triage. Il y en a d’envoyés un peu dans toutes les directions dans des hôpitaux près de la ville ; ceux là partent tout de suite en autos.

Nous autres nous devons attendre au soir à 20h pour prendre le train vers la mer (St Valéry ou le Crotoy).

Malgré mon extrême faiblesse, j’arrive quand même à visiter un peu Abbeville. En ce moment tous les habitants émigrent car chaque soir les avions ne manquent pas de venir survoler la ville et d’y laisser tomber d’énormes bombes. Nous remarquons justement à certains endroits des façades et même des grands bâtiments d’écroulés ; je dirai même de volatilisés. En face de la gare une torpille est tombée au milieu de la chaussée creusant un entonnoir énorme et la formidable explosion fit écrouler plusieurs façades de grands établissements de chaque côté sur une longueur  de trente cinq mètres environ. Plus loin encore, quelques toitures et quelques vitres ont souffert également.

En ville on rencontre quantité d’Anglais, de Canadiens, d’Australiens et Australiennes et beaucoup de soldats français aussi.

La direction du service des étapes nous a nourris ce matin à 11h et le soir, ce sera à 17h dans un petit réfectoire tout près de la gare. Les heures passent et debout sur le quai nous attendons toujours notre train. La lune brille et nous craignons que des avions viennent nous causer quelques désagréments.

Bien rebutés d’attendre, notre train arrive enfin à quai à 23h.

Nous devons descendre à Noyelles car ce train file sur Boulogne, Calais etc. et ensuite prendre un tortillard pour le Crotoy. Arrivés à Noyelles à minuit, nous nous renseignons au commissaire de gare. Notre tortillard n’est qu’à 2h de l’après-midi. Hélas ! Qu’allons-nous faire en attendant ? On discute avec le commissaire. Ce dernier passe un coup de téléphone à l’hôpital où nous devons aller.

Vers 2h du matin une auto arrive nous chercher et fera deux voyages. Il y a douze  kilomètres. Je pars en premier et peu de temps après nous arrivons au casino du Crotoy. C’est là que se tient l’hôpital. Nous nous installons dans une salle complètement vide. Je me couche en hâte car je suis éreinté et j’en écrase bien vite. On verra au jour.