Dimanche 31 octobre 1915

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Il fait à peine jour (5h du matin). Nous sommes réveillés par le bruit de nos pièces qui tirent depuis quelques minutes avec rapidité. Que se passe t-il donc ? Ce sont encore messieurs les Boches qui remettent ça ? En effet il vient de se déclancher une attaque venant de leur part et comme hier, ils sont reçus à bras ouverts.

Hier, ils sont tombés sur le bec et ce matin, ils reviennent chercher le couvre-bec. Après une bonne demi-heure de violente canonnade, le plus grand calme revient à part une gamelle qui dégringole encore toutes les trois à quatre minutes autour des ruines.

De cette pauvre ferme déjà mutilée depuis bien des mois, il n’en reste plus rien. Les quelques bouts de murs et pignons encore en équilibre  noircissent   tous les  jours petit à petit par la fumée qui les entoure du matin au soir. Seules les caves qui nous servent de poste d’évacuation quoique bien étayées résistent toujours. Les pierres commencent déjà  à se désceller par les secousses des explosions des gros noirs.

Je fais la grasse matinée, un petit coup de toilette et écritures cet après-midi. Temps brumeux et très épais.

Bombardement de tout le secteur de la ferme de Beauséjour de 15h à 17h. Mon équipe est de ravitaillement ce soir à 20h. Nous rentrons nous coucher à 21h. Nuit très calme dans tout le secteur. Au loin à notre gauche vers Tahure, les marmites s’écrasent avec un fracas épouvantable. C’est plutôt lugubre.

Samedi 30 octobre 1915

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Temps couvert mais non brumeux. On nous apporte le jus vers 7h. De 9h à 13h nous sommes tranquilles. Plus de blessés de signalés et atmosphère très calme. La soupe nous a été également apportée vers 11h.

A 12h30 nous entendons très distinctement une violente fusillade provenant de mitrailleuses  nous paraissant venir du ciel. Immédiatement nous sortons de notre sape pour voir ce que nous pensions : combat d’aéros… en effet un des nôtres poursuivait un taube. Ils s’échangeaient entre eux des coups de feux quand à un certain moment, le taube visa très court et piqua du nez avec une rapidité extrême. Il s’écrasa sur le sol mais dans ses lignes. Pendant ce temps que faisait le nôtre ? Lui aussi touché par la mitraille descendait, descendait toujours mais très lentement en planant. Malgré tous ses efforts, il lui a été matériellement impossible de descendre dans nos lignes et il vint non pas s’abîmer mais se poser entre les deux lignes. A t-il eu le temps de sortir vivement de son appareil en arrivant à terre ? De courir, sauter dans nos tranchées ? Je ne sais pas et jusqu’à présent, nous sommes sans nouvelles des hommes qui le montaient. Tout ce que nous avons pu distinguer, c’est que très peu de temps après sa chute environ trois à quatre minutes, les obus arrivaient très près de l’appareil et finirent par taper en plein dessus au bout de dix minutes. Voilà tout ce que je peux raconter de cette séance d’avions.

Vers 13h et quart, l’artillerie ennemie bombarde furieusement nos lignes, la ferme de Beauséjour et Minaucourt avec des obus asphyxiant et lacrymogènes et des grosses marmites. Ce bombardement continue encore pendant plusieurs heures. Près de nous et autour du poste de secours avancé, aucun obus ne vient semer la panique.

Vers 14h des équipes de brancardiers sont demandés pour la 11ème Cie. Ils partent.

Vers 15h moins le quart. Une équipe de brancardiers est à nouveau demandée en plus pour aller à la 11ème et comme il ne reste plus d’équipes sauf nous qui sommes là pour descendre les blessés à la ferme une fois pansés.

Le major demande à une équipe de musiciens de partir avec un brancard pour aller au devant d’une autre qui revient avec un blessé, de leur céder le brancard avec ordre de retourner à la 11ème Cie pour que nous ramenions leur blessé au poste de secours. Notre équipe désignée, nous partons aussitôt sous les obus qui tombent sans cesse.  Nous nous attendons à une attaque boche dans peu de temps. Nous continuons notre chemin à travers le boyau transversal, boyau 21/6 lorsqu’à un certain endroit nous sommes en plein sous la rafale d’artillerie et mieux que cela nous ne pouvons plus en sortir. A gauche, à droite de nous dans le boyau, sur les parapets, les petits 77 arrivent en faisant un pétard du diable.

Quel enfer ! Une violente fusillade éclate, il est exactement 15h. « Ça y est les Boches attaquent » et mitrailleuses, obus, canons, tout est en action. Quel instant d’épouvante ! Enfin nous gardons tous les quatre notre plus grand sang froid et malgré la rafale qui nous assourdit, nous quittons le milieu du boyau où nous étions pour ainsi dire cloués et nous gagnons bien vite un tout petit abri, plutôt un trou pioché peu profond le long du boyau à quelques mètres en arrière de nous. Là entassés tous les quatre, la figure masquée par quelques sacs de terre nous attendons anxieusement soit la fin de l’orage soit un éclat de marmite ou d’être bousillés tout à fait. Toujours très calme, je grille une cigarette  tout en causant avec mes copains. Les éclats d’obus volent partout dans le boyau et sur le parapet.

Au bout d’une demi-heure de cette angoissante situation, la canonnade diminue peu à peu d’intensité et vers 16h le calme se rétablit. Alors nous sortons de notre refuge, avançons de quelques mètres dans le boyau et  rencontrons  une équipe avec un blessé. Nous leur donnons notre brancard avec ordre de retourner à la 11ème et nous revenons avec notre blessé au poste de secours pas fâchés de pouvoir maintenant respirer à notre aise. Pour une « sonnerie », c’en est une qui peut encore compter. Il y a un bon moment que je n’avais pas rencontré pareille séance et minutes aussi critiques à passer depuis notre secteur de Neuville près d’Arras.

Le résultat de l’attaque Boche : «  ils ont a leur tour tombé sur un manche ! » Nos Poilus n’ont même pas eu à tirer un coup de fusil. Nos mitrailleuses et nos petits 75 à toute volée ont bien suffi à les disperser et à arrêter leur attaque nette (admirable résultat) pour nous…. Nos pièces ont encore tiré avec  leur maximum de rapidité, un véritable ouragan de feu et de ferraille !

A 17h, nous redescendons encore quelques blessés dans les caves de Beauséjour en attendant que nos copains nous relèvent de nos vingt-quatre heures bien employées je suppose.

En arrivant à vingt mètres de la ferme, nous sentons un fort picotement dans les yeux. Ce sont les gaz qui ont été envoyés cet après-midi ! Mais ils sont supportables et nous n’avons pas besoin de nos lunettes et de nos cagoules. Notre blessé placé, nous remontons et une demi-heure après, les deux équipes de musiciens nous relèvent. Il est 18h.

Nous rentrons bien vite à nos sapes de Beauséjour casser la croûte et passer une bonne nuit pour nous remettre complètement de notre frayeur et de nos fatigues d’aujourd’hui. Soirée à peu près calme ; notre canon tire normalement

Vendredi 29 octobre 1915

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La pluie a cessé de tomber. Temps toujours couvert, rien à signaler d’extraordinaire. Quelques coups de canon durant la journée et c’est tout. Après la soupe vers 18h nous montons à deux équipes (3ème et 4ème) relever nos camarades également pour vingt-quatre heures. J’emporte couvertures et toiles de tente pour passer la nuit là haut ainsi que musette et bidon. Nous commençons à descendre cinq blessés de 23h  à 7h du matin. Pas tranquille cette nuit, diable !

Jeudi 28 octobre 1915

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Ce matin, temps très brumeux, brouillard épais et froid. Aussi ayant marché une partie de la nuit, je reste couché et  fais la grasse matinée. Je me lève à 10h juste pour la soupe et après, un petit nettoyage ça fait du bien. Quand à l’emploi du temps : cet après-midi, repos. Le canon est très calme aujourd’hui, je trouve.

Vers midi, le temps s’éclaircit un peu et nos aéros ainsi que les taubes survolent les lignes. Au poste de secours avancé, deux équipes de musiciens suffisent comme il y a très peu de blessés pour le moment (un ou deux pas plus par jour). Ces deux équipes montent pour vingt-quatre heures et sont relevées par deux autres tous les soirs à 18h. Nous n’avons donc que vingt-quatre heures de service à assurer tous les quatre jours, étant huit équipes. Alors ça va on est frais et bien dispos. Cette nuit le temps est très couvert et l’eau tombe un peu. Bonne nuit dans notre petite sape.