Lundi 31 août 1914

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Dès l’aube le bombardement recommence, nous mangeons rapidement et comme le tir se rapproche de plus en plus, nous redescendons prendre place dans la cave, mais sa disposition ne m’inspire guère confiance, j’y vais quand même.

Le vieux bonhomme n’a pas de chance, après avoir passé la journée précédente à sauver sa petite maison du brasier qui la menaçait, voilà un obus qui tombe en plein dedans projetant, toit, cloisons, etc. dans la rue.  La maison en est voilée. Le pauvre homme est consterné, chance encore qu’il n’a rien eu.

Dans  une petite pièce de la maison nous remontons éplucher les pommes pendant une accalmie, la cuistance est faite au galop et nous mangeons.

Le bombardement reprend de plus belle, on redescend d’un bon à la cave, les obus arrivent par rafales, toutes les maisons des alentours sont déjà touchées, quand vers

17h les obus faisant rage, une détonation formidable ébranle notre maison, suivie aussitôt d’une autre encore plus forte, cette fois notre maison est touchée, il se produit un moment de bousculade parmi ceux qui étaient encore en haut et qui n’avaient pas comme nous descendu dès le début, on n’y voit plus et nous sommes à moitié asphyxiés par la poudre qui dégage une forte fumée noire et suffocante. A ce moment sortent de la pièce où nous venions de manger, plusieurs musiciens : Berthier, ensuite Duhaut qui est blessé au bras et Muller au pied, mais il en est resté un dans la chambre.

L’appel est fait aussitôt pendant que trois ou quatre entrent dans la petite pièce où les pommes  avaient été épluchées.  La fumée se dissipant nous commençons à apercevoir les pieds d’un homme dont le reste du corps est enfoui sous le plafond et une partie du mur écroulé par l’explosion de l’obus.

Au bout de quelques instants le corps est dégagé, c’est Caron, il a ses deux épaules broyées et la mort a fait son œuvre. C’est le premier que nous avons à la Musique et cela nous fait quelque chose de voir passer si rapidement un camarade de vie à trépas.

Caron était marié et père de famille habitant l’Oise. Parmi nous, quelques uns le fouillent pour lui retirer argent, correspondance etc… afin que tout cela soit renvoyé à sa famille et le plaçant sur un brancard nous le transportons au cimetière de Vitrimont.

Duhaut est parti  au poste de secours  se faire panser et tous deux avec Muller sont évacués de suite. Le reste de la soirée est calme.

Dans la nuit nouvelle fusillade et canonnade intense, c’est sans doute une attaque.  On s’équipe mais l’ordre nous vient d’attendre et on se recouche tout équipés.

Dans la nuit précédente j’ai oublié de dire ou de noter la relève de morts que nous avons faite au sud de Vitrimont.

Nous nous déployons en tirailleurs et nous marchons l’incendie derrière nous, nous faisons un kilomètre. A chaque minute on bûche dans les trous d’obus, enfin on nous fait faire demi tour, c’est alors que nous rencontrons les cadavres, rien qu’à l’odeur nauséabonde qu’ils dégagent on les trouve de suite. Nous partons une équipe au pied de chaque mort, le cadavre est rigide, gonflé, les yeux sortis de l’orbite, le visage noir, le sac encore au dos, le fusil à ses pieds ; alors on se met en devoir de le charger sur le brancard, l’un le prend par la tête et moi par les pieds, mais au même moment que nous l’enlevons, les pieds se détachent et me restent dans les mains, le corps retombe alors du coup c’est une infection. On se retire un moment, c’est intenable, enfin on le reprend et cette fois chargé nous remontons en hâte vers le cimetière où nous le déposons, les autres équipes font de même.

Nous en avons assez car c’est une corvée très rude et nous préférons aller avec danger faire la relève des blessés plutôt que celle des morts.

Dimanche 30 août 1914

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Nous retournons à Vitrimont où nous arrivons à 10h30. C’est à ce moment là  que commence le bombardement du village. Les obus tombent sans interruption, un artilleur est tué avec son cheval, il est impossible de sortir, ce n’est pas la pause.  Ayant la dysenterie  nous sommes abrités dans une cave ; Le téléphone avec nous. Nous sommes serrés, on a chaud et ça sent mauvais.

Dans l’après midi les obus tombent sur une ferme à cinquante mètres de la nôtre et y mettent le feu. Un vieil homme dont sa petite maison touche à la ferme qui flambe, réunit tout son courage monte sur le toit, et des seaux d’eau à la main arrose sa bicoque afin  d’empêcher le feu de communiquer. Il y réussit en y passant encore toute la nuit. Pendant ce temps nous entendons une violente fusillade très rapprochée à part cela nuit assez calme.

Samedi 29 août 1914

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Au petit jour on se rassemble à la lueur des projecteurs qui éclairent le pays.  Nous partons et reprenons la route d’Hudiviller, en passant près de la ferme du Léomont. Le bombardement de celle-ci recommence et les éclats  sifflent encore autour de nous. Le cheval de la voiture médicale est tué, nous courons dans les champs car la route est en remblai, et on se trouve un peu garanti* des éclats. On dépasse au plus vite et de toutes nos jambes la zone de tir.

Prenant mes notes quand je le peux et ne sachant plus seulement comme l’on vit, j’ai oublié la journée du jeudi 27 août :toute la matinée le canon fait rage, la ferme de Léomont est bombardée ainsi que la route.

Ayant quittés Hudiviller nous nous trouvons à un certain moment dans la zone de tir et il y a un instant de panique vite réprimé. Nous reprenons notre marche et  faisons une longue pause à la ferme des Oeufs-Durs. Nous revenons coucher à Hudiviller.

A remarquer que le long de la route des cadavres ont été rassemblés par groupe de cinq à six et recouverts de paille. Pendant tout ce temps il pleut. Nuit calme.

Vendredi 28 août 1914

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La matinée se passe assez calme. Dans l’après midi nous repartons pour Vitrimont ; nous arrêtons la route étant bombardée. Là se trouvent l’état major du ravitaillement et plusieurs parcs d’artillerie.

A ce moment un aéroplane venant de passer nous repère. Les obus arrivent, le tir s’allonge, nous sommes en plein dans la zone et  sommes obligés de fuir l’endroit.

Les obus nous poursuivent, les éclats sifflent à nos oreilles ; le copain Buat  en attrape un dans son bidon ; il y a un trou ; Viot, sa capote est déchirée ; Bosset reçoit un petit éclat sur le cou, qui lui fait une petite contusion sans gravité. Nous attendons. Le sergent infirmier en voulant courir attrape une entorse.

Enfin nous attendons la tombée de la nuit pour partir à Vitrimont.

Nous y arrivons non sans avoir été salués par quelques salves. Dans le village nous attendons les autres qui tardent tant à venir que nous nous endormons le long des maisons. Puis on se décide à chercher un cantonnement. Il n’est pas aussitôt trouvé que l’on vient nous chercher. Nous partons quatre équipes ensemble ; il s’agit cette fois d’aller de l’autre côté de Friscati, sur le versant sud de la côte qui est occupé.

Les Boches sont sur l’autre versant. A cette ferme nous voyons un adjudant qui nous recommande de prendre une patrouille pour nous accompagner, ce que nous faisons. Là encore des équipes font demi-tour. Nous allons à l’aventure ; nous découvrons sous un petit pont trois blessés qui sont là depuis trois jours. Nous les relevons. Une équipe s’en va plus loin, on les attend et ensuite nous rentrons tous au village avec nos blessés. Le reste de la nuit est calme.