Mardi 26 février

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De très bonne heure les deux artilleries sont en activité intense.

Que se passe-t-il encore ?

Vers 5h, trois équipes sont demandées pour Montsapin. On se lève et comme nous nous chaussions arrive un contre-ordre. Le message téléphonique n’était pas pour le poste de secours central du 26ème. Un téléphoniste avait fait une erreur de numéro. Nous nous recouchons en attendant le jour.

Le temps s’éveille admirablement et le soleil devient déjà bon. Malgré tout, nous préférons le temps pluvieux ou brumeux… pour la tranquillité.

Quelques gros obus mélangés  d’obus à gaz tombent vers 8h dans le fond de notre ravin. Pas d’accident fâcheux à signaler. Vers 8h30 les 4ème et 5ème équipe sont envoyées au devant de deux blessés au relais de Montsapin. Il nous faut mettre notre masque pour passer dans le boyau qui conduit au relais. Le boyau fut bombardé ce matin de bonne heure avec des obus à gaz ypérite. Nous sommes même obligés de nous baisser le plus possible en marchant car certains endroits sont surveillés par les « drachens » qui sont en face de nous. Bien entendu ce n’est pas utile de leur dévoiler notre présence de crainte d’être bombardés.

L’homme qui nous est amené n’est pas un blessé mais un intoxiqué. En le ramenant, quelques rafales d’obus à gaz ne tombent pas très loin de nous, aussi nous ne nous attardons pas. Nous arrivons enfin au poste de secours central. Essoufflés sous notre masque et ruisselants de sueur. Nous reprenons haleine un instant et nous le transportons ensuite au (226).

Après-midi très mouvementé. Beaucoup d’avions ennemis nous surveillent. Tirs incessants contre-avions et contre-batteries. Canonnade très intense à notre droite vers Douaumont ou Vaux. Défilé d’hommes intoxiqués au poste de secours, un blessé également.

De nouveaux  modèles de masques (A.R.S)* sont arrivés. Les compagnies de mitrailleuses en sont déjà pourvues et les officiers aussi. Mais plutôt que d’en donner au personnel sanitaire, on préfère en donner aux ordonnances etc. Enfin ça ne changera jamais, pour n’importe quel service, c’est de même…

Ce matin les Boches ont tenté un coup de main sur nos avant-postes. Nos guetteurs étaient rentrés dans notre tranchée de première ligne de sorte qu’ils ne trouvèrent personne. Nos mitrailleuses et le barrage de nos « 75 »  les ont dispersés. Il n’y a pas eu de blessés.

A l’heure actuelle, on dénombre plus de cinq cents hommes évacués au régiment par suite d’intoxication lente. Deux équipes marchent pendant la 1ère partie de la nuit, elles ramènent également deux officiers intoxiqués du relais de Montsapin.

Nuit calme, la pluie commence à tomber.

*Appareillage respiratoire spécial

Lundi 25 février

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Même temps que précédemment. Mon équipe est de ravitaillement ce matin.

La pluie tombe de 10h à 15h. Nous faisons plusieurs voyages du poste de secours (226) au poste de secours central du 26ème. Nous ramenons des caisses de nouveaux masques, du chlorure de chaux et toute sortes de désinfectants.

Les Boches bombardent le ravin de Neuville situé entre Beaumont et le Prophète pendant quelques heures. Notre artillerie est plutôt très calme.

Le tour de permissions ne va pas très vite en  ce moment. Le régiment est très en retard. Espérons qu’au prochain repos ce retard sera vite rattrapé et que le pourcentage sera plus élevé pendant un certain temps sans quoi il n’y aurait plus moyen d’en sortir.

Un renfort venant du C.I.D* vient d’arriver au régiment pour combler les vides et remplacer beaucoup d’évacués du 3ème bataillon.

Ces nouveaux arrivants sont en partie tous « des gamins de la classe 18 ».

A eux tout le bonheur…

Le bombardement fut intermittent  tout l’après-midi ; il montra même une plus grande activité en approchant de la nuit. Nos 75 étaient furieux. Mon équipe est de garde pour les gaz. Cette nuit, je prends de 21h à minuit.

Beau clair de lune, le calme s’est rétabli dans tout le secteur.

*centre d’instruction divisionnaire

Dimanche 24 février

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Temps couvert et brumeux. Par moment le vent nous amène un air malsain à respirer et peu de temps après notre lever nous apprenons que les Boches ont lancé des obus à l’ypérite dans le ravin d’Heurias ou de Louvemont à diverses reprises durant la nuit.

 

La 2ème équipe étant de jour est envoyée au 1er bataillon en réserve maintenant dans ce ravin pour désinfecter et répandre  du chlorure de chaux un peu partout.

Vers 10h les Boches recommencent mais cette fois dans notre ravin (ravin le Prêtre) ils en lancent environ cinquante. Nous fermons hermétiquement notre porte, allumons la lampe, le masque pendu au cou et nous deux Gugusse nous mangeons la soupe en attendant… qu’ils cessent. Heureux que la séance ne dure pas longtemps.

Quand nous mettons notre nez dehors après la soupe, l’odeur du gaz est très faible et ça sent un peu tout ce que l’on veut : parfois une odeur de violette, de chocolat, de menthe ou un vieux goût de marée, mais quelque soit l’arôme il faut s’en méfier et suivre les prescriptions qui nous ont été données à ce sujet.

Inutile de faire le fanfaron ou l’imprudent.

Après-midi tranquille. Aussitôt après la soupe du soir nous partons (4ème équipe) pour réapprovisionner le poste en pansements, graisse à pieds chlorure de chaux, etc. Nous prenons plusieurs bains de pieds dans cet interminable boyau tortueux et nous faisons vite voulant profiter du calme qui régnait.

Dans toutes les vallées le gaz ypérite se sent encore mais la densité est très faible. Nous rencontrons les mulets et les bourricots chargés de matériel en revenant. Comme nous descendons de Montsapin, les Boches bombardent à nouveau le ravin de Louvemont avec des obus à gaz ypérite.

Alors, au lieu de suivre une partie de cette vallée pour reprendre ensuite notre boyau A2, nous préférons passer en terrain découvert et marcher droit devant nous  vers nos sapes qui sont de l’autre côté de la côte ; de sorte qu’en passant par-dessus la crête nous sentirons moins les gaz car ces derniers sont plus lourds que l’air et s’amassent dans les vallées.

Nous arrivons enfin à nos sapes mais à peine rentrés, des obus passent au-dessus de nous et vont éclater vers le poste de secours des G.B.D. (226ème). A l’éclatement nous reconnaissons bien quels sont ces obus et il n’y a plus de doute. Ceux du ravin de Louvemont, d’Heurias tournent à toute volée pour prévenir de la présence des gaz afin de  prendre les dispositions nécessaires pour écarter tout danger.

Enfin la porte bien fermée nous nous endormons nous deux Gugusse.

Nous apprenons que trois cents hommes du régiment ont été évacués rien que par intoxication ces jours-ci sans compter les grands blessés, les blessés légers et les tués.

Le commandant de notre 3ème bataillon, un lieutenant un caporal et le médecin major de ce même bataillon sont évacués  ce matin pour intoxication.

Il reste trois survivants à la C.M.3. Presque toute la 11ème Cie est à l’infirmerie à Verdun et le bataillon (3ème) qui est en ligne en ce moment pense être relevé demain soir.

Les deux autres bataillons du 26ème  sont beaucoup moins éprouvés que celui-là.

Samedi 23 février

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De très bonne heure, à 4h toutes les équipes sont demandées au relais de Montsapin.

Nous attendons sur place deux heures en plein vent, la pluie tombe fine et le jour commence à poindre à l’horizon.

A 6h, deux blessés légers à la tête arrivent en marchant ; le 3ème est un mort qu’une équipe du 2ème bataillon nous amène. Nous le transportons au 226.

Comme à chaque fois nous sommes dérangés inutilement. Quelle administration le service de santé ! Dire qu’il en a toujours été ainsi ! Et ce n’est pas prêt de changer je crois !

Ces blessés et ce mort ont été victimes cette nuit de leur inconscience. Etant en petit poste avancé et prévenus de rentrer dans les lignes à l’approche d’une patrouille ennemie, ils se sont affolés et au  lieu de revenir par le boyau, ils ont grimpé sur le parapet. Nos sentinelles attirées par le bruit qu’ils firent car entravés dans les réseaux de fils barbelés déclanchèrent une fusillade sur eux à l’aide de fusils mitrailleurs. Les imprudents furent touchés et appelèrent au secours malheureusement trop tard. Naturellement c’est très cruel de la part de ceux qui ont tiré mais malgré tout on n’a rien à leur reprocher. Ces postes ne plaisantent pas !

Nous rentrons pour boire le jus et ensuite nous faisons  plusieurs  voyages  du poste de secours  central au poste de secours des G.B.D. 226 pour ramener de nouveaux masques, du chlorure de chaux, des Tissots*, etc., etc.

La pluie cesse mais le temps reste couvert et brumeux. Grande accalmie comme hier. Dans l’après-midi une de nos équipes est évacuée pour oreillons.

Nous portons huit vermorels à Ancenis (4ème et 5ème équipe). Deux autres sont également portés au poste de secours du Prophète.

Vers 19h30 trois équipes sont encore demandées au relais de Montsapin. Nous partons (les 2èmes, 4èmes, et 5èmes). En chemin nous rencontrons une équipe de G.B.D. ramenant un chasseur. Une équipe du 2ème bataillon nous amène un blessé et derrière suivent à pied deux autres blessés légers. Une de nos équipes les prend  en charge et nous attendons les deux autres grands blessés à venir.

Une heure passe et rebutés d’attendre nous jugeons de redescendre nous coucher. Certainement il y a eu erreur comme ce matin, ça ne changera donc pas ! Ils pourraient téléphoner, de cette façon ne se dérangeraient que les équipes utiles puisque les blessés légers reviennent à pied. Mais non, ce serait trop simple ! Ce ne serait pas militaire ! Il faut du compliqué, quelque chose d’incompréhensible et la vieille devise : « Il ne faut pas chercher à comprendre », restera encore longtemps mémorable dans l’armée.

Nous rendons compte de notre dérangement inutile à notre médecin-chef en rentrant et ensuite nous allons nous coucher.

A peine allongés, on entend une rafale d’obus s’abattant dans le ravin d’Heurias et d’Ancenis. A l’éclatement il n’y a aucun doute ; ce sont certainement  des gaz.

Enfin on s’endort la porte de la sape hermétiquement fermée et la boite à masque à côté de soi. Drôle de vie tout de même.

Relève du 2ème bataillon de chasseurs par le 4ème bataillon.

*Tissot : nom de son inventeur. Vu son encombrement, l’appareil est réservé uniquement aux postes fixes pour se protéger des gaz.